S'il m'était donné l'éternité, j'arrêterai sans doute de faire des projets, réalisant que j'ai du temps, et me mettrai alors à vivre pleinement l'instant présent... Etrange paradoxe que celui de l'éternité.
Alors que dans une vie qui doit se terminer l'on s'évertue à bâtir un avenir solide alors que celui ci est éphémère, telle une traversée dont l'arrivée annonce la fin du voyage, cette fin à laquelle tout le monde pense, que tout le monde craint, une vie sans fin, en revanche, dont l'avenir est infini et incommensurable, serait plutôt abordée comme une croisière sans rive, une expédition sans port, un périple où l'on ne pense à rien d'autre que le paysage qui est offert à nos yeux, rien d'autre que les flots de souvenirs se bousculant dans nos esprits...
S'il m'était donné l'éternité, je réaliserai combien la vie est courte, la vie de ceux que j'aime, et je comprendrai alors que je devrai tôt ou tard subir et affronter ma pire phobie. Je devrai voir ceux que j'aime tomber, impuissant, sans rien faire d'autre que les accompagner sur l'autre rive du Styx. Je profiterai de chaque seconde, de chaque battement, de chaque contact, chaque parfum, chaque rire et chaque larme partagé avec eux.
Incapable de mourir, je serai capable de me vider de mon sang, de subir une noyade, un chute de 200mètres, je serai capable de souffrir mille martyrs pour qu'ils restent un peu plus, une journée, une heure, une minute... 60 secondes pour l'éternité...
Incapable de les garder éternellement, les ayant tous implacablement perdu, désespéré et déprimé, inexorablement vaincu par la mort alors que celle-ci ne peut m'emporter, je tenterai encore d'attenter à ma vie, sans succès aucun. Alors que je voulais d'abord lutter contre la mort, celle-ci me refuse ma rédemption, me condamne à vivre seul pour une histoire sans fin, une histoire sans sens aucun, sinon celui de l'avenir qui s'étend indéfiniment, sans jamais pouvoir en atteindre le bout...
S'il m'était donné l'éternité, je finirai par trouver un nouveau sens... Les enfants. Ceux-ci qui naissent, apprennent, grandissent, ceux-ci qui sont l'avenir de notre monde, la pièce maitresse du grand jeu de la vie... Ils seraient un peu ma Renaissance.
Peut-être deviendrai-je professeur, afin de leur enseigner la vision qu'une vie sans fin m'a éclairé. Afin de faire d'eux celui que j'ai toujours voulu être, afin de les encourager à être eux-même, à penser par eux-même, à ne vivre que selon leur propre libre-arbitre, défendant des valeurs de Justice et de Liberté, luttant contre ceux qui n'ont pas reçu la juste éducation...
Mais malgré toute juste éducation, s'il y a bien une chose qui puisse être incomprise, c'est bien l'immortalité d'un professeur de droit, de sciences politiques, de philosophie, de littérature, d'art...
Les enfants passent, les élèves deviennent aspirants puis finissent par devenir Maître eux même enseignant à de nouveaux élèves, et tous passent emportés par la mort, alors que le Maître originel continue de vivre, observant impuissant ses élèves tomber, mais restant fier de l'impact de son éducation qui se diffuse désormais à travers les âges...
Ce processus lancé, je disparaitrai...
S'il m'était offert l'éternité, je finirai par retourner à l'état sauvage, oubliant tous mes biens, je sortirai dans la rue, puis je quitterai la ville et voyagerai à travers monts et campagnes, forêts et déserts. Je découvrirai la nature, les petits villages. Je m'arrêterai quelques décénnies dans une famille de paysans chinois où j'apprendrai leur langue et les aiderai à cultiver leurs rizières, et ce, jusqu'à ce que les communistes chinois découvrent qu'un étranger vit sur leur sol. Le village misérable de bois et de paillese consummeraient alors dans les flammes rugissantes de la tyrannie.
Mon corps s'embraserait mais ne brûlerait pas.
Mon âme s'embraserait mais ne succomberai pas à la mort, mais à la haine.
Cette mort tant crainte, cette mort tant désirée, voilà que j'en deviendrai l'auteur, jugeant qu'il y a des humains sans humanité qui méritent un châtiment.
S'il m'était offert l'éternité, je me demanderai si Dieu existe, et si, recevant une telle malédiction, je ne serai pas son martyr. Puis par soucis d'antithèse, je me demanderai si je ne serai pas élu, si ce fardeau ne serait pas en réalité un don qui, comme tous dons, infligent des épreuves à son receveur pour le préparer à ce qu'il doit faire.
Ce qu'il doit faire?
Ou ce qu'il peut faire?
Au fond peu importe. Ce qui importe c'est qu'un grand pouvoir implique de grandes responsabilités...
S'il m'était offert l'éternité, en profiterai-je pour tenter quoique ce soit?
Et vous?
S'il m'était offert l'éternité, j'écrirai des milliers de pages de mémoire sur papier, ayant trop peur d'un jour perdre la mémoire cérébrale, j'apprendrai la peinture afin d'exprimer mes émotions difficiles à canaliser, j'apprendrai à jouer du piano afin de faire jaillir les notes de mon passé, j'apprendrai les arts martiaux, afin d'entrer en communion parfaite entre l'esprit et le corps, sachant pertinnement que tout ce qu'il manque aux hommes pour devenir un guerrier parfait, c'est le temps.
S'il m'était offert l'éternité, je prolongerai à travers mon bras, à travers mon coeur, à travers mon âme la vie de tous ceux que j'aime. Je vivrai pour eux, gardant toujours un souvenir intact de chacun d'eux, étant ainsi la preuve qu'ils ont existé, qu'ils existent toujours, à travers moi. Je les porterai, tous, dans mon coeur, aussi lourds soient-ils, je les ménerai jusqu'au jour du Jugement Dernier, jusqu'aux confins de l'Eternité.
S'il m'était offert l'éternité, je finirai par oublier mon identité, succombant à ce sulfureux désir de n'être plus personne et d'être à la fois tout le monde. Je n'agirai que dans le soucis de promouvoir la vraie valeur de l'Humanité...
S'il m'était offert l'éternité, il viendrait un jour où je penserai à tout cela, sur le toit d'une maison d'une ville méditerranéenne, et j'observerai le lever de soleil étendant ses rayons de lumières à travers le globe, dans les forêts de ce pays qu'on oublie trop souvent de savourer à sa juste valeur, dans les rues de cette ville où les habitants se réveillent sur une parcelle définie de leur vie afin d'entamer leur labeur, sur la surface de l'eau de la mer qu'un jour des voiles phocéennes menèrent à cette plage, sur les nuages rougeoyants évoquant un sombre passé, sur les plumes d'un oiseau qui bat des ailes non loin dans le ciel et s'envole à travers les âges...
Cet oiseau qui fut aperçu au dessus des têtes de ces phocéens, constructeurs de cette ville antique, des romains, conquérants des plus belles choses, des forgerons, des marins, des pirates, des boulangers, des cheminots, des jeunes enfants allant de la maternelle jusqu'à l'université, de tous ces humains qui un jour levèrent leurs yeux au ciel, et, en ce dimanche matin, figé dans un cliché qui le rendra immortel, ce moment que j'aurai aimé partagé avec elle...